Prendre de la hauteur…    et créer la fracture en disant qu’on la répare  !

Le 13 mars dernier, le journal Le Monde publiait l’article Entre Bercy et Charenton, le Grand Paris prend de la hauteur . Le maire de Charenton-le-Pont a un projet de tour s’élevant à 190 m, plus haute que celles de Bercy, qui se limiteraient à 180 m. Elle serait le symbole d’une opération exceptionnelle car « elle ambitionne de raccommoder un territoire particulièrement balafré par les infrastructures de transports ».

 

 

Vues depuis le Sacré-Coeur, la tour Montparnasse et les hautes barres autour

 

La passerelle Nicolaï, dans le prolongement de la rue Baron Le Roy

 

Absorption de 11 communes en 1860

 

 

 

Portes de Paris selon Missika

 

 

Vues depuis le Sacré-Coeur : les tours du 13e

 

Contrairement à l’impression que peuvent donner les tours, les hauteurs ne s’élèvent guère sur une distance de 20 km en direction du Sud-Est (source : site topographic-map.com).

 

Vues depuis l’Arc de Triomphe, les tours de Masséna vont faire un bonnet d’âne au Dôme Panthéon

 

Vue depuis la passerelle des Arts côté sud : les tours de Bercy apparaîtraient entre la tour carrée de la conciergerie et les immeubles de la place Saint-Michel. Au loin, on distingue les arbres du quai Montebello.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’annexion de 1860

Une tour peut-elle abolir une barrière, ne risque-t-elle pas au contraire de la rappeler ? En réalité, rapprocher la périphérie, c’est d’abord accroître la porosité, construire des ponts. En 1860, Paris avait déjà absorbé la zone allant du mur des Fermiers généraux jusqu’à l’enceinte de Thiers. Il en était résulté une succession de grands boulevards : Edgar-Quinet, Raspail, Saint-Jacques, etc.
C’est plutôt la future passerelle Nicolaï, dans le prolongement de la rue Baron-Le-Roy, qui symbolise le rapprochement de Paris avec ses voisins : elle met à moins de 50 m l’un de l’autre des quartiers actuellement séparés par le périphérique.

Une réserve foncière

L’opération, côté 12e , n’a rien d’exceptionnel, elle regroupe des zones névralgiques pour la continuité urbaine, gagnées sur des terrains sous-utilisés par la SNCF. L’emprise des rails reste considérable. Depuis une soixantaine d’années, l’effort de construction de la Ville a été beaucoup aidé par de telles friches industrielles ou ferroviaires, qui sont autant de réserves foncières. Il aurait été beaucoup plus ambitieux de couvrir les voies ferrées, comme dans la ZAC Seine Rive-Gauche, avant que des tours ne les mettent dans l’ombre.

Réinventer la hauteur… pour des bureaux !

Qu’apporte, dans ce cas, la hauteur ?
Pour J.-L. Missika, comme pour A. Hidalgo, « on ne peut pas à la fois vouloir un quartier mixte, des équipements, des commerces, des espaces publics et refuser la hauteur : ça ne tient ni d’un point de vue économique ni du point de vue de l’urbanisme ».
Première précision, il est hors de question de mettre des logements sociaux dans les tours. Les charges y sont beaucoup trop élevées car elles doivent respecter des normes. Les tours de la ZAC de Bercy, votées début juillet, fourniront le principal des 210 000 m² de bureaux prévus.

Concentrer l’emploi à Paris toujours davantage…

Il existe un déséquilibre en matière d’emplois, entre l’Est et l’Ouest de la capitale, il est vrai. Mais pourquoi l’équilibre devrait-il être rétabli au niveau de Paris, ou juste à sa frontière ?
La mauvaise répartition des activités s’analyse d’abord avec la disparité entre la capitale et le reste de l’Île-de-France. Ainsi, en 2006, les déplacements pendulaires domicile-travail concernaient-ils 928 000 personnes venant travailler à Paris contre 357 000 Parisiens faisant le chemin en sens inverse  (Chambre de commerce et d’industrie de Paris, revue « A propos » n° 5 – septembre 2009, chiffres source INSEE, DADS 2006).

Cet état de fait a des causes historiques, il est contraire au principe de l’économie des temps de déplacement. Les villes sont toujours nées au croisement des grandes routes, les activités industrielles à proximité des matières premières, des débouchés… ou de la main d’oeuvre.

Le déséquilibre francilien pouvait fonctionner tant que le tout-voiture réduisait les temps de trajet.

Une incohérence majeure

Or, depuis 2001, la municipalité bannit de plus en plus la voiture. Et, elle monopolise presque toute la production de logements, pour privilégier le social. Sa volonté de transparence dans le choix des locataires s’exerce en direction de ceux dont les conditions de vie sont les plus difficiles (tout du moins, c’était le cas jusqu’à une date récente). Il en résulte un effet pervers pour les nouvelles générations de classes moyennes, obligées de s’exiler en périphérie. Logiquement, les employeurs devraient créer de nouveaux emplois vers les bassins de peuplement situés en couronne. Les réflexions sur le Grand Paris ont abouti effectivement à la création de la rocade du Grand Paris express, avec des pôles de développement autour des gares.
A. Hidalgo, suivie par le maire de Charenton, agit à contre-courant de ces analyses et d’une planification décidée au niveau de la région. Le concept de Métropole du Grand Paris lui plaît surtout lorsqu’il devient fantasmagorie d’architectes de renom. Avant de dépenser les richesses, il faut les créer. Planifier est une nécessité, pour le dynamisme régional, les conditions de vie des habitants, etc.

Le site de la Ville et l’enceinte des fortifications

L’effacement de la frontière Paris-périphérie passe aussi par le site de la métropole.
Mais A. Hidalgo et J.-L. Missika l’ont toujours occulté. Pour eux, l’ensemble des tours à Masséna et à Bercy, en vis à vis de part et d’autre de la Seine, formeront les nouvelles portes de la Ville. Et celle de Charenton unira Paris à sa banlieue. Cette appréciation est généralement illustrée avec des photomontages sur des photos prises du ciel.

Déjà, le terme « porte » évoque un intérieur opposé à un extérieur. De plus, ce qui est représenté se limite au quartier de Bercy et à celui qui lui fait face, de l’autre côté de la Seine. Cela ne correspond pas au site de la Ville. Celui-ci s’observe depuis les endroits très fréquentés par les touristes. De plus, la vue doit embrasser l’ensemble du territoire de la commune et non pas un point précis.

Or, depuis les points hauts, comme l’Arc de Triomphe, les IGH se succèdent déjà depuis le sud du 13e avec l’avenue d’Italie, les Olympiades, le quatuor de la rue Dunois et, un peu plus loin, la TGB (Très Grande Bibliothèque). Venant dans leur prolongement, les grandes hauteurs de Masséna et Bercy rappelleront l’enfermement visuel et physique résultant des fortifications du XIXe siècle.

Un enfermement accru

Ce souvenir est peut-être amusant à évoquer, le rétrécissement du champ de vision l’est moins. Foncièrement, les barrières visuelles minimisent la capitale. Le système de barres à Montparnasse gomme carrément le 14e arrondissement. Les tours du Front de Seine scalpent les quartiers du Sud-ouest. La capitale en paraît amoindrie, engoncée dans un périmètre qui ne la représente pas pleinement.

La Direction de l’urbanisme, dans les années 1970, était déjà tentée de porter le plafond des hauteurs à 50 m dans les zones à construire en périphérie. Elle y renonçait, finalement, car elle redoutait un « effet de cuvette » ou des engoncements. Elle avait en exemple les tours du 13e en train de sortir de terre : vues depuis la Butte Montmartre, celles-ci ressemblent à une colline sur laquelle auraient été posés des bâtiments de type Sarcelles. On n’est plus à Paris !
En réalité, l’altitude n’augmente pas vers Ivry, le Sud-Est, la confluence de la Seine et de la Marne, sur une distance de 20 km.

Les monuments parisiens déclassés, faute de protection des abords

Mais il y a pire. Le site, c’est aussi la valeur emblématique des monuments historiques parisiens les plus élevés. C’est la raison pour laquelle avait été établi en 1975 un « Plan des fuseaux de protection générale du site » basé sur le principe de la protection des abords. Depuis certains points de vue, l’observateur ne devait pas voir de nouvelles constructions en covisibilité en deçà ou au-delà de bâtiments classés.

Ce principe est bafoué par les tours Duo, qui interféreront avec le Dôme du Panthéon, vu depuis l’Arc de Triomphe. Il en va de même pour le Dôme des Invalides, qui sera phagocyté par la tour Triangle, lorsqu’on montera sur les marches du Sacré-Coeur.

Les Berges de la Seine, patrimoine mondial menacé

Enfin, les Berges de la Seine risquent de perdre leur classement au patrimoine mondial de l’UNESCO si les tours font intrusion dans les perspectives. Six sont prévues dans la ZAC de Bercy votée début juillet. Elles apparaîtront à un observateur placé sur la passerelle des Arts, dans la trouée en direction des arbres du quai de Montebello. L’eau de la Seine sépare l’Île-de-la Cité du quartier Saint-Michel, tout en apportant une respiration indissociable du charme du lieu. Non seulement la présence de cette covisibilité fâcheuse va dévaluer le site, la valeur historique et culturelle qui s’y rattache, mais encore, elle va supplanter la respiration qu’apporte la nature.

Il est pour le moins curieux que la Ville ne tienne pas une étude de l’impact des tours à la disposition des Parisiens. Les citoyens ont le droit d’en être informés et d’en apprécier la portée. Un référendum basé sur une investigation généralisée des risques de covisibilité s’impose dans un esprit démocratique.

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