Marchands et mécènes à Montparnasse

Version longue de l’article paru dans le hors-série Les Montparnos
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À la grande et difficile époque de la Bohème, il était mal vu de chercher à vendre. L’artiste était un créateur qui ne s’occupait que de ses recherches plastiques sans s’occuper du reste, et le payant au prix fort : dormant souvent par terre, parfois dehors, mangeant peu, buvant beaucoup pour couper la faim. Mais la solidarité était de mise : on partageait bout de pain et atelier. La vente d’un tableau était l’occasion d’une vraie fête : payer une pou plusieurs tournées à La Rotonde, manger à sa faim, régler son ardoise. C’était un certain ordre des choses, qui allait changer.

Un soir de novembre 1916, Leopold Zborowski, Montparno Polonais, assiste à l’événement poétique, musical et pictural Lyre et Palette, organisée par le peintre Suisse Émile Lejeune dans son atelier de la rue Huyghens. Il en sort ébloui par les Modigliani et confie à sa femme qu’il vient de découvrir un artiste qui « vaut deux fois Picasso » ! Il faut que cet artiste sublime cesse de faire la manche aux terrasses des cafés pour se consacrer à son art. De vendeur de livres anciens et de lithos, « Zbo » s’improvise marchand d’art, fournit à « Modi » du matériel, des modèles, une rente fixe, puis bientôt l’atelier du 8, rue de la Grande-Chaumière qu’occupera l’artiste les deux dernières années de sa vie. La vie de Modigliani vient de basculer, celle de ses collègues et amis aussi. Notamment Soutine, qu’il impose à Zborowski et à sa femme, à leur grand désarroi.

L’amateur d’art et collectionneur Jonas Netter a joué un rôle déterminant pour Zbo et ses peintres. À la suite de Paul Alexandre, il est passionné par Modigliani et achète ce qu’il peut trouver chez Zborowski. Il poursuit avec Soutine, puis Utrillo, Valadon, Krémègne, Kikoïne, Kisling…

Fin décembre 1922, début janvier 1923, le grand collectionneur Barnes est de passage à Paris. Il fait le tour des galeries, des marchands, achète, prend ou repousse, passe commande à Lipchitz et tombe en arrêt devant les Soutine. Il découvre enfin le peintre qu’il cherchait avec obstination et achète une quarantaine de tableaux. Soutine est célèbre à défaut d’être riche (sa cote mettra trois ans à vraiment décoller).

Avocat, John Quinn a beaucoup fait pour faciliter l’importation d’art aux États-Unis (notamment pour Brancusi). Grand collectionneur, il est l’un des principaux pourvoyeurs d’œuvres pour le fameux Armory Show, en 1913, qui ouvre l’Amérique (et d’autres collectionneurs comme les Arenberg) à l’art européen d’avant-garde. À Paris, son acheteur est nul autre qu’Henri-Pierre Roché, futur auteur de Jules et Jim, et qui a ses entrées chez Picasso, Marie Laurencin, Duchamp, Modigliani…

Madeleine et Marcellin Castaing se montrèrent d’abord maladroit avec Soutine qui méprisait toujours autant l’argent, malgré la gloire provoquée par les achats de Barnes. Il fallut deux ou trois ans pour reprendre contact. S’engagea entre eux une étrange relation à double exigence, les Castaing s’adjugeant une sorte de monopole de l’œuvre et de la présence du peintre, souvent chez eux à dîner ou logeant au Blanc, dans l’Indre, une de leur propriété. Et Soutine y allait de ses caprices, piquant des crises, partant sans prévenir avec voiture et chauffeur sur la Côte d’Azur pour plusieurs jours. Marcellin enrageait. Tyrannie réciproque ? Au fond, chacun y trouvait son compte : les mécènes avait leur grand artiste, le peintre jouissait d’une sécurité financière sans gérer l’argent et faisait payer bien cher sa géniale présence !

Olivier Renault

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