Les Artistes cubistes au service du camouflage en 1914-1918

Version longue de l’article paru dans le hors-série Les Montparnos
←Pour aller au hors-série Les Montparnos

André Mare "Canon de 280 camouflé". Châlons-sur-Marne. plume, encre due Chine et aquarelle, 1915

André Mare « Canon de 280 camouflé ». Châlons-sur-Marne. plume, encre due Chine et aquarelle, 1915

 

Technique de dissimulation et de protection, arme qui trompe mais qui ne tue pas, le camouflage a connu, pendant la première guerre mondiale, un développement exceptionnel sur le territoire français. La longue guerre de position qui, sur près de 800 km de front, de la Mer du Nord à l’Alsace, fixe face à face les armées française et allemande, va rendre nécessaire et favoriser l’usage quasi systématique, spécifiquement dans l’armée française, de cet art du leurre et de l’invisibilité considéré, dans les siècles passés, comme l’arme des lâches. Fait sans précédent dans l’histoire des guerres, de nombreux artistes, que leur métier ne destine pas à un rôle stratégique, vont être appelés à mettre leurs compétences au service de leurs pays respectifs.

Dès août 1914, deux artistes français mobilisés au 6e régiment d’artillerie : le peintre académique parisien Lucien Victor Guirand de Scévola, et le décorateur nancéen Louis Guingot, ont l’idée de dissimuler leur batterie sous des branchages et des toiles peintes aux couleurs de la nature environnante, pour éviter son repérage par l’ennemi. Ils font revêtir aux canonniers des blouses aux teintes terreuses qui confondent leurs silhouettes dans le paysage, et dissimulent l’uniforme réglementaire dont on connaît les conséquences meurtrières au début du conflit. Les expériences et démonstrations effectuées par un petit groupe d’artistes convainquent le ministre de la Guerre qui crée officiellement la Section de Camouflage le 14 août 1915 : ayant fait preuve de grandes capacités d’organisateur, Scévola est nommé commandant en chef, et Jean-Louis Forain inspecteur général. Constitués en petites équipes spécialisées, les camoufleurs effectuent les reconnaissances du terrain ou des ouvrages à dissimuler et assurent la mise en place des objets ou engins camouflés : installation de filets de raphia tissé et aménagements pour les pièces et batteries d’artillerie, observatoires installés dans des guérites dites « taupinières », encastrées dans le parapet des tranchées, dans de faux arbres blindés prenant nuitamment la place de vrais arbres, dans de fausses ruines plaquées contre de vraies ruines, périscopes insérés dans des piquets ou des arbustes, toiles et haies camouflant routes, ponts, écluses et voies ferrées, parfois des villages entiers, peinture d’objets en trompe l’œil, installation de fausses positions, mannequins et leurres divers. Ils n’hésitent pas à déplacer des points de repère réels pour dérouter l’ennemi.

La section dispose d’ateliers1 où est fabriqué le matériel réclamé sur tous les points du front : ils sont placés sous la responsabilité d’artistes peintres et sculpteurs, appartenant à toutes les tendances artistiques, mais plus spécialement aux décorateurs de théâtre habitués à peindre en trompe l’œil sur de grandes surfaces. Mouvement haï, considéré comme anti artistique et anti national, voire comme une corruption orchestrée par l’Allemagne, le Cubisme, initié par Braque et Picasso à partir de 1908, réunit des artistes dont la présence au camouflage n’est pas recherchée ni souhaitée par l’Armée. Avec subtilité2, et par l’intermédiaire du peintre Dunoyer de Segonzac qui rejoint la section dès sa création, Scévola obtient le recrutement d’artistes cubistes ou apparentés, en arguant de leur aptitude à briser les formes des objets, à les dénaturer, pour les représenter en même temps sous divers angles de vue. Leur conception de la représentation du monde réel rejoint les préoccupations du camouflage : annuler le volume d’un objet au moyen de taches peintes, briser ses contours et faire éclater son volume dans l’espace. Dunoyer de Segonzac est un ami des camoufleurs André Mare et Roger de La Fresnaye qui ont fait partie, avant la guerre, du Groupe de Puteaux, autour de Jacques Villon, Marcel Duchamp3 et Raymond Duchamp-Villon. Si ces deux derniers ne jouent aucun rôle dans le conflit4, d’autres artistes français de sensibilité cubiste sont appelés à prendre place dans les rangs des camoufleurs : Dufresne, Marcoussis, Herbin, Boussingault. Pressenti, Braque, guéri de ses graves blessures, renonce, se fait réformer et s’installe dans le Midi. Léger multiplie sans succès les démarches ; gazé, il est également réformé en 1917. Les cubistes ne constituent donc qu’une faible proportion des artistes appelés à brouillerl’observation ennemie. Dans le camp adverse, le peintre Franz Marc, co-fondateur du Blaue Reiter et ami de Delaunay, pressent, dans cette recherche de l’invisibilité, dans ce maquillage de la réalité, une évolution de l’art vers l’abstraction. Tué au front le 4 mars 1916, il ne la connaîtra pas.

La peinture de motifs irréguliers, s’inspirant des procédés cubistes, appliquée sur les pièces d’artillerie, le matériel ferroviaire, les camions, les canonnières et autres engins, casse leurs lignes réelles et trompe l’ennemi sur leur nature. Selon ce principe, le camouflage s’applique aussi à l’aviation : les avions d’observation et de combat sont peints de couleurs qui les rendent moins visibles aux yeux de l’observateur. Sur mer, la dissimulation étant impossible, les coques des navires sont bariolées à l’aide de larges pans de valeurs dégradées, de lignes obliques et de zébrures qui, par un effet d’optique, trompent l’ennemi sur l’identité du bâtiment. Dans ce domaine, les artistes anglais du mouvement vorticiste, autour d’Edward Wadsworth, de Norman Wilkinson et de Wyndham Lewis, réalisent des maquillages étonnants. En Italie, les Futuristes exercent une influence moindre dans ce phénomène surprenant qui met la guerre en adéquation avec l’art moderne, tout en anéantissant le dynamisme et l’effervescence créatrice des mouvements de l’avant-garde artistique.

Quelques références bibliographiques

COUTIN (Cécile).-  Tromper l’ennemi. L’invention du camouflage moderne en 1914-1918. Paris, éditions Pierre de Taillac/Ministère de la Défense, 2012. 240 p., ill.

COUTIN (Cécile).-  L’Apport des décorateurs et techniciens du théâtre aux techniques de camouflage en 1914-1918. Actes du colloque « Mimétismes, camouflages… Camouflage et trompe-l’œil en couleur, de la nature à l’homme ». Le Havre, 9-11 novembre 1998. Bulletin trimestriel de la Sociétégéologique de Normandie et des amis du Muséum du Havre, tome 86, fascicule 3-4, 3eet 4etrimestres 1999, p.55-66.

DELOUCHE (Danielle).- Cubisme et camouflage. Guerres mondiales et conflits contemporains, n°171, 1993, p.123-137.

DELOUCHE (Danielle).- Avant-gardes et camouflage. Actes du colloque « Mimétismes, camouflages… Camouflage et trompe-l’œil en couleur, de la nature à l’homme ». Le Havre, 9-11 novembre 1998. Bulletin trimestriel de la Sociétégéologique de Normandie et des amis du Muséum du Havre, tome 86, fascicule 3-4, 3eet 4etrimestres 1999, p.67-74.

GUIRAND de SCEVOLA (Lucien-Victor).- Souvenirs du camouflage (1914-1918). Revue des DeuxMondes, janvier 1950, p.717-733.

 Cécile COUTIN

Conservateur en chef honoraire

Docteur en histoire de l’art

1  A Paris, l’atelier des Buttes-Chaumont, dirigé par Abel-Truchet, forme plus de 200 artistes. Les autres ateliers sont répartis dans les divers groupes d’armées : Amiens (transféré à Chantilly en 1917), Châlons-sur-Marne, Nancy, Epernay ; ateliers secondaires à Bergues, Noyon, Bar-le-Duc, Belfort, Soissons, Epinal, etc., pour lesquels un personnel nombreux est recruté : menuisiers, tôliers, mécaniciens, plâtriers….
Mais aussi sans scrupule, car il ne cautionne pas cette forme d’art qu’il s’approprie et dont il va recycler les moyens.
Réformé pour insuffisance cardiaque, Marcel Duchamp poursuit sa carrière aux Etats-Unis.
Pas plus que Gleizes, réformé après 6 mois passés au front, Metzinger, réformé dès 1915, Delaunay réfugié à Madrid, Picabia installé à Cuba, Gris et Picasso que leur nationalité espagnole met à l’abri du conflit.

Comments are closed.