Le Figaro : Nicolas Nahum 8-1-2008

Des tours à Paris,
c’est possible mais

Par Nicolas Nahum, architecte.

Une capitale qui veut rayonner internationalement ne peut se figer en ses murs anciens, dans une posture rigoureusement passéiste. Ces dernières décennies, Paris a pu s’étendre en récupérant les friches industrielles, ou ferroviaires, mais les terrains disponibles tendent à s’épuiser.

Aujourd’hui le centre est doublement bloqué : par ses limites extérieures, matérialisées par le boulevard périphérique, par ses règles intérieures qui délimitent les constructions en hauteur et en densité. Dans ce contexte, développer des tours le long des périphériques peut sembler une idée séduisante, puisqu’elle autorise de nouveaux projets urbains en évitant de modifier la géographie administrative et politique qui recoupe Paris et ses banlieues, tout en préservant le statu quo qui s’applique au centre de Paris.

On doit pourtant s’interroger : alors que les tours avaient été bannies du paysage parisien, voici que de nouveaux projets sont initiés par le maire de Paris ! Qu’est-ce qui permet de croire que nous saurons faire mieux cette fois, que pour les tours du XIII e arrondissement, celles du front de Seine du XV e , ou la tour Montparnasse, après leurs constructions jugées inadéquates ?

Les tours modernes, si pertinentes quand on les découvre à New York ou Tokyo, dérangent le paysage parisien. À Manhattan, l’alignement de la rue reste identique quelle que soit la hauteur de l’édifice qui la borde. Au pied du légendaire Chrysler Building, par exemple, il faut lever le regard pour prendre conscience du gabarit de l’immeuble. De la même manière, dans la City de Londres, le magnifique Gherkin Building construit par sir Norman Foster vient simplement s’ouvrir sur le trottoir de la rue, comme un simple immeuble londonien. Chez nous, un esprit de système associé à une réglementation souveraine conduisent à édifier nos buildings sur des dalles de parking ou au milieu d’aires engazonnées, mais jamais en bord de rue, de plain-pied avec elle.

Le quartier de la Défense constitue un concentré de tous ces défauts, et son succès se fait au prix de sa complète autarcie par rapport à ce qui l’entoure (qui l’en… tour ?). On y a fait table rase du passé. On s’est imposé la réalisation de kilomètres carrés de parkings, inutilisés et inutilisables, qui augmentent considérablement les coûts de construction et mettent le rez-de-chaussée de la ville à l’équivalent d’une hauteur d’immeuble par rapport aux villes avoisinantes. Comme son nom l’indique, on a constitué la Défense en place forte, avec ses donjons et ses douves.

Certes, une tour construite au troisième millénaire n’aura pas le même aspect que ses devancières, mais en guise de réflexion on ressort le vieux discours de Le Corbusier sur la ville dégagée et ensoleillée, discours qui a produit au mieux le parvis de la Défense, et au pire, des barres, des tours, des dalles, des esplanades. La raison de cette impasse : l’implantation souhaitable des bâtiments hauts le long des rues se heurte au principe premier de l’urbanisme français, le prospect, cette règle qui impose devant chaque façade, un vide proportionnel à sa hauteur.

Ainsi, un bâtiment placé à l’alignement de la rue doit sensiblement correspondre en hauteur, à la largeur de la voie qu’il borde. Voilà pourquoi la construction des tours s’avère si peu rentable !

Pour mettre Paris en mouvement, deux choix sont encore possibles. Soit le remodelage des circonscriptions pour la création d’un grand Paris il faudra alors implanter dans les nouveaux arrondissements de la périphérie, les grands projets de développement à venir, de manière à leur conférer l’attrait et l’apparence de la centralité. L’autre choix serait de densifier Paris en hauteur, ce qui nécessite de repenser les conditions de conservation du bâti ancien.

Aujourd’hui, chacun sait que les administrations du patrimoine sont en position de faire barrage à une telle politique qui les heurterait de front. Le corps de fonctionnaires spécialisé des Architectes des bâtiments de France (ABF), focalisé sur les seules questions de la conservation du patrimoine, s’interdit aujourd’hui d’intégrer à ses priorités, des considérations hétérogènes novatrices.

Ses représentants sont contraints par statut, d’appliquer à la lettre la politique pour laquelle ils sont missionnés, en l’espèce, la conservation. Il sera donc utile, si l’on choisit cette seconde voie, de requalifier la mission des Architectes des bâtiments de France en Architectes du patrimoine et de la création architecturale.

Quoi qu’il en soit, la modernisation de notre capitale ne se fera pas, à terme, en faisant l’économie d’une refonte complète de notre grille d’analyse, et de choix politiques forts. Pour l’heure, si la tentative du maire de Paris fait fi de ces données, elle se soldera par la construction d’une architecture autarcique, hors des rues de la ville. Alors que la politique actuelle de la municipalité vise à réduire le nombre des voitures, il sera assez réjouissant de découvrir ce paysage du Paris moderne, visible seulement depuis l’autoroute périphérique. Encore un château fort, dira-t-on !

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